Depuis la reprise des hostilitĂ©s au Moyen-Orient, un phĂ©nomĂšne inquiĂ©tant se dessine dans les champs europĂ©ens : la flambĂ©e des prix des engrais. Cette crise, alimentĂ©e par les tensions gĂ©opolitiques, soulĂšve des questions cruciales sur la dĂ©pendance de l’agriculture française aux engrais azotĂ©s de synthĂšse, souvent importĂ©s des pĂ©tromonarchies du Golfe.
EN BREF
- Le conflit au Moyen-Orient menace l’approvisionnement en engrais et augmente les prix.
- Les agriculteurs français pourraient faire face à une hausse des coûts de production significative.
- Des solutions alternatives pour réduire la dépendance aux engrais chimiques sont envisagées.
Le directeur exĂ©cutif adjoint du Programme alimentaire mondial des Nations unies, Carl Skau, a rĂ©cemment alertĂ© sur une possible aggravation de la faim mondiale, prĂ©cisant que si le conflit se prolonge, 45 millions de personnes supplĂ©mentaires pourraient se retrouver en situation d’insĂ©curitĂ© alimentaire aiguĂ«. La hausse des prix de l’Ă©nergie, couplĂ©e Ă l’augmentation des coĂ»ts des engrais, s’avĂšre particuliĂšrement prĂ©occupante.
Les engrais azotĂ©s, qu’ils soient organiques ou synthĂ©tiques, sont essentiels pour la cultivation des plantes, car ils permettent de nourrir les cultures destinĂ©es Ă l’alimentation humaine et animale. Toutefois, la guerre actuelle complique considĂ©rablement leur production. En effet, la fabrication d’engrais de synthĂšse nĂ©cessite d’importantes quantitĂ©s de gaz, une ressource dont l’accĂšs est restreint en raison des tensions au Moyen-Orient.
Selon des estimations, jusqu’Ă 30 % des engrais Ă©changĂ©s sur le marchĂ© mondial passent par le dĂ©troit d’Ormuz, un corridor stratĂ©gique actuellement perturbĂ© par le conflit. Les frappes militaires rĂ©pĂ©tĂ©es contre les infrastructures pĂ©trogaziĂšres compliquent encore davantage la situation d’approvisionnement, avertit l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Bien que certains pays, comme la France, puissent produire une partie de leurs engrais, la nĂ©cessitĂ© d’importer du gaz reste cruciale. Ces derniĂšres semaines, le prix du gaz naturel liquĂ©fiĂ© a connu une hausse de 35 %, ce qui pourrait entraĂźner une augmentation des prix mondiaux des engrais de 15 Ă 20 % dans les mois Ă venir si la crise perdure.
Les consĂ©quences de cette augmentation se font dĂ©jĂ sentir. Les agriculteurs, mĂȘme ceux qui ne se fournissent pas directement au Moyen-Orient, vont ĂȘtre affectĂ©s. Pour un cĂ©rĂ©alier ou un producteur de pommes de terre, les engrais reprĂ©sentent environ 30 % des charges opĂ©rationnelles. La FNSEA, par la voix de son prĂ©sident Yannick Fialip, a alertĂ© sur les risques d’une multiplication par deux du prix des engrais azotĂ©s, ce qui pourrait engendrer une hausse de 15 Ă 20 000 euros par exploitation.
Heureusement, une partie des besoins en fertilisants pour la saison agricole 2025-2026 a dĂ©jĂ Ă©tĂ© couverte, comme l’indique l’union des industries de la fertilisation, France Fertilisants. Cependant, les agriculteurs qui n’ont pas pu sĂ©curiser leur approvisionnement font face Ă des coĂ»ts accrus. Fabrice Berge, un cĂ©rĂ©alier de la Vienne, a ainsi constatĂ© un surcoĂ»t de 2 300 euros pour sa parcelle de tournesols.
Les agriculteurs anticipent Ă©galement les consĂ©quences pour l’annĂ©e prochaine. Alain Carpentier, chercheur Ă l’Inrae, souligne que face Ă la hausse des prix, ils devront peut-ĂȘtre rĂ©duire la surface de cultures nĂ©cessitant beaucoup d’azote ou accepter des rendements moindres. Cela pourrait conduire Ă une baisse gĂ©nĂ©rale de la production agricole.
En rĂ©action Ă la menace des engrais de synthĂšse, certains agriculteurs font des choix alternatifs. Vincent Marand, un agriculteur du Puy-de-DĂŽme, a optĂ© pour l’agriculture biologique, cultivant des lĂ©gumineuses qui enrichissent naturellement le sol en azote. Ce modĂšle, bien qu’il offre des rendements moindres, lui permet de naviguer plus sereinement dans ce contexte de crise.
La FAO rappelle que contrairement Ă d’autres ressources, le secteur des engrais ne dispose pas de rĂ©serves stratĂ©giques Ă l’Ă©chelle internationale. Pour rĂ©pondre Ă ce dĂ©fi, la France doit envisager des solutions pour rĂ©duire sa dĂ©pendance aux engrais, notamment en dĂ©veloppant la culture de lĂ©gumineuses et en optimisant l’utilisation des engrais organiques.
Les alternatives Ă l’utilisation d’engrais chimiques deviennent cruciales. Des pistes telles que la valorisation de l’urine humaine comme fertilisant ou la construction de « pipelines Ă lisiers » pour transporter des engrais organiques entre les territoires sont aujourd’hui Ă©voquĂ©es. Le dĂ©fi est de taille, mais les enjeux pour l’agriculture française sont clairs.