Monopoly : l’invention d’Elizabeth Magie, un jeu pour dénoncer le capitalisme

Vous vous êtes certainement déjà retrouvé à renverser un plateau de Monopoly après une mauvaise transaction. Ce comportement, bien que courant, était en réalité l’effet escompté par l’inventrice du jeu, Elizabeth Magie. Loin de l’image d’un simple divertissement familial, le Monopoly a des racines profondes ancrées dans une critique du système économique.

EN BREF

  • Le Monopoly a été conçu pour dénoncer les inégalités économiques.
  • Elizabeth Magie, créatrice du jeu, a été oubliée au profit de Charles Darrow.
  • Le jeu continue de s’écouler à des millions d’exemplaires chaque année.

En 1903, Elizabeth Magie, illustratrice et militante, met au point un jeu de société qu’elle nomme The Landlord’s Game. Son objectif ? Illustrer les conséquences du système de propriété privée, qu’elle considérait comme une arnaque. Inspirée par les idées du philosophe Henry George, qui prônait une réflexion sur la nature du capitalisme, Magie a voulu transformer ses convictions en un jeu éducatif.

Le principe du jeu était simple : les participants achetaient des terrains, augmentaient les loyers et assistaient à la lente dégradation financière de leurs adversaires. Magie espérait que cette expérience ludique permettrait aux gens de comprendre comment le capitalisme peut engendrer frustration et inégalités. Deux versions du jeu ont été conçues : la première, monopoliste, favorisait un seul joueur, tandis que la seconde, anti-monopoliste, redistribuait les richesses, favorisant ainsi une ambiance plus conviviale.

Malgré l’intention pédagogique d’Elizabeth Magie, la version qui a pris le pas sur l’autre fut celle qui provoquait la colère et les disputes, ce qui a grandement contribué à sa popularité. Le jeu s’est répandu, notamment dans les universités américaines, où des variantes locales ont vu le jour, chacune portant le nom de rues spécifiques à leur ville.

En 1932, Charles Darrow, un vendeur de chauffage au chômage, découvre une version du jeu lors d’un dîner à Atlantic City. Enthousiasmé, il modifie légèrement les règles, remplace les noms des rues par ceux de sa ville, et dépose un brevet en 1933. Deux ans plus tard, il vend le Monopoly à Parker Brothers, devenant ainsi le premier concepteur de jeu millionnaire.

Ironiquement, Parker Brothers, bien au courant de l’existence d’Elizabeth Magie, lui rachète son brevet pour la somme dérisoire de 500 dollars, sans royalties ni reconnaissance. Magie, qui avait créé ce jeu pour dénoncer l’exploitation économique, se retrouve à son tour exploitée, et son nom disparaît de l’histoire officielle.

Ce n’est qu’aux années 1970 qu’un professeur d’économie de l’Université de San José, Ralph Anspach, remet en question cette histoire. En tentant de commercialiser un jeu anti-monopole, il reçoit une mise en demeure de Parker Brothers et décide de mener l’enquête sur les vraies origines du Monopoly. Sa recherche lui permet de découvrir des variantes et des témoignages qui confirment le rôle d’Elizabeth Magie. Après une longue bataille juridique de dix ans, il finit par gagner, mais le récit officiel mettra encore du temps à changer.

Actuellement, le Monopoly est vendu à environ 30 millions d’exemplaires par an dans le monde entier, avec plus de 300 versions officielles, allant des éditions spéciales aux marques emblématiques comme Levi’s ou Star Wars. Pourtant, sur aucune boîte, le nom d’Elizabeth Magie n’apparaît. Ce n’est qu’en 2015 que Hasbro a finalement reconnu son rôle dans l’histoire du jeu, soit 112 ans après sa création.

À l’avenir, lorsque vous jouerez au Monopoly et que vous verrez vos proches perdre de l’argent, n’oubliez pas qu’Elizabeth Magie est celle qui a véritablement créé ce jeu, avec l’intention de dénoncer les injustices économiques, tout en finissant par être oubliée dans les méandres de l’histoire.