Pourquoi vous ne vous souvenez pas de votre naissance : explications scientifiques

Vous ĂȘtes lĂ , en train de lire cet article, avec une vie entiĂšre de souvenirs gravĂ©s dans votre esprit. Des vacances d’enfance, votre premiĂšre chute Ă  vĂ©lo, l’odeur de la maison de vos grands-parents
 Mais en ce qui concerne votre naissance ou vos premiers mois de vie ? Rien. Le nĂ©ant. Alors, pourquoi votre mĂ©moire semble-t-elle vous avoir abandonnĂ© sur ces moments cruciaux ?

EN BREF

  • Le cerveau des nourrissons n’est pas encore capable de stocker des souvenirs.
  • La mĂ©moire autobiographique est liĂ©e Ă  la maĂźtrise du langage.
  • Beaucoup de souvenirs d’enfance sont des reconstructions, pas des souvenirs rĂ©els.

Pour comprendre ce phĂ©nomĂšne, il est essentiel de se pencher sur le rĂŽle de l’hippocampe, une structure clĂ© du cerveau. C’est lui qui permet de trier, d’encoder les expĂ©riences et de les transformer en mĂ©moire Ă  long terme. Or, Ă  la naissance, l’hippocampe est encore en dĂ©veloppement. Certaines zones de cette structure ne seront pleinement opĂ©rationnelles qu’aprĂšs l’ñge de deux ou trois ans.

Imaginez essayer de filmer une vidĂ©o avec un appareil dont le stockage est encore en cours d’installation. L’évĂ©nement se dĂ©roule, mais rien n’est enregistrĂ©. Ce n’est pas que vous n’étiez pas capable de ressentir ou de vivre ces moments, mais plutĂŽt que le matĂ©riel nĂ©cessaire pour archiver vos sensations n’était pas encore en place.

Les neuroscientifiques avancent également une autre théorie, beaucoup plus déroutante. Une grande partie de notre mémoire autobiographique est organisée autour du langage. Nous avons besoin de nous raconter nos expériences, de mettre des mots sur nos émotions pour construire une narration. Sans langage, il est difficile de créer un récit intérieur et, par conséquent, de garder des souvenirs.

Les nourrissons font des expĂ©riences, rĂ©agissent et ressentent, mais sans la capacitĂ© de se dire « je me souviens de cela », leur histoire personnelle ne peut pas encore se former. C’est pourquoi les souvenirs commencent gĂ©nĂ©ralement Ă  se former vers l’ñge de deux Ă  trois ans.

Amnésie infantile et mémoire reconstructive

Ce phĂ©nomĂšne est connu sous le nom d’amnĂ©sie infantile, un terme popularisĂ© par Sigmund Freud. Pour une fois, la psychanalyse ne s’est pas complĂštement trompĂ©e. Freud croyait que nous refoulions ces souvenirs parce qu’ils Ă©taient trop Ă©motionnels. Cependant, la neuroscience moderne a dĂ©montrĂ© que la situation est bien plus mĂ©canique.

Des Ă©tudes menĂ©es Ă  l’UniversitĂ© de Toronto ont montrĂ© que chez les jeunes enfants, le cerveau produit une grande quantitĂ© de nouveaux neurones dans l’hippocampe, un processus appelĂ© neurogenĂšse. Cela peut sembler paradoxal : cette production intense de nouveaux neurones efface les connexions existantes, rendant ainsi difficile la conservation des souvenirs rĂ©cents.

Il est ainsi probable que les souvenirs que vous pensez avoir de votre petite enfance soient en rĂ©alitĂ© des reconstructions. Votre cerveau a pu assembler des images vues plus tard, des rĂ©cits de vos parents ou des histoires familiales pour crĂ©er ce que vous croyez ĂȘtre de vĂ©ritables souvenirs.

Cela soulĂšve plusieurs idĂ©es reçues. Tout d’abord, l’idĂ©e que « les bĂ©bĂ©s ne ressentent rien » est complĂštement fausse. Les nourrissons ressentent douleur, confort, chaleur, peur et joie. Ils apprennent mĂȘme Ă  reconnaĂźtre la voix de leur mĂšre in utero. Ce n’est pas l’absence d’expĂ©rience, mais plutĂŽt l’absence d’infrastructure pour mĂ©moriser ces expĂ©riences.

Ensuite, il est faux de croire qu’une hypnose ou une thĂ©rapie pourrait permettre de retrouver ces souvenirs. La communautĂ© scientifique s’accorde Ă  dire que ces souvenirs n’ont jamais Ă©tĂ© encodĂ©s de maniĂšre durable. En consĂ©quence, vous ne pouvez pas retrouver ce qui n’a jamais Ă©tĂ© gravĂ©.

Variations culturelles et mĂ©moires d’enfance

Enfin, l’ñge auquel se forment les premiers souvenirs varie selon les cultures et les individus. Des Ă©tudes montrent que les enfants Ă©levĂ©s dans des contextes oĂč la narration familiale est valorisĂ©e dĂ©veloppent des souvenirs plus prĂ©coces et plus riches.

Un dernier point intrigant : les tout-petits ont une mĂ©moire Ă  court terme qui fonctionne. Un enfant de 18 mois peut se souvenir d’un Ă©vĂ©nement pendant quelques semaines, mais cette mĂ©moire ne se consolide pas en mĂ©moire Ă  long terme. Elle disparaĂźt, comme si quelqu’un vidait rĂ©guliĂšrement le cache d’un navigateur. Ce renouvellement intense des neurones hippocampaux empĂȘche les souvenirs de s’ancrer durablement.

Pour rĂ©sumer, vous ne vous souvenez pas de votre naissance parce que votre hippocampe n’était pas prĂȘt, que vous n’aviez pas la capacitĂ© de construire un rĂ©cit intĂ©rieur, et que votre cerveau effaçait ses propres donnĂ©es Ă  grande vitesse pour apprendre de nouvelles informations. Les rares souvenirs que vous croyez avoir de votre petite enfance ? Il y a de fortes chances qu’il s’agisse de reconstructions. Un sujet fascinant, n’est-ce pas ?

La prochaine question Ă  se poser pourrait ĂȘtre : « Est-ce que l’on digĂšre vraiment mieux quand on mange lentement, ou est-ce encore une lĂ©gende de grand-mĂšre ? » La science a Ă©galement des choses surprenantes Ă  dire sur la digestion.