Depuis des décennies, la narration officielle autour du Monopoly attribue sa création à Charles Darrow, un homme qui, lors de la Grande Dépression, aurait conçu ce jeu sur sa table de cuisine, devenant ainsi millionnaire. Toutefois, cette version est loin de la réalité, car le véritable créateur de ce jeu n’est autre qu’une femme, Elizabeth Magie, dont l’histoire a été soigneusement occultée par l’industrie du jouet.
EN BREF
- Elizabeth Magie a déposé le brevet du « Landlord’s Game » en 1904, un précurseur du Monopoly.
- Le jeu visait à dénoncer la concentration des richesses et proposait des règles opposées : monopolistique et anti-monopolistique.
- Malgré son rôle essentiel, Magie n’a jamais reçu la reconnaissance qui lui est due, et son nom reste absent des boîtes de Monopoly.
Elizabeth Magie, à la fois actrice, écrivaine et ingénieure autodidacte, a conçu le « Landlord’s Game » pour illustrer les théories économiques de Henry George. En effet, George dénonçait les inégalités provoquées par la concentration des richesses dans les mains de quelques propriétaires. À travers son jeu, Magie souhaitait sensibiliser les joueurs aux dangers du monopole et à l’injustice d’un système capitaliste débridé.
Le plateau de jeu, bien que similaire à celui du Monopoly que nous connaissons aujourd’hui, avait un objectif fondamentalement différent. Magie a conçu deux règles : l’une permettant à un seul joueur de dominer tous les autres, l’autre favorisant une redistribution équitable des ressources. L’idée était d’inciter les joueurs à réfléchir sur les conséquences sociales du capitalisme sans contrôle.
Au fil des années, le « Landlord’s Game » a circulé dans des cercles universitaires et des communautés quakers, notamment en Pennsylvanie. Chaque groupe apportait ses modifications, personnalisant le jeu avec des noms de rues locales et adaptant les règles. C’est cette dynamique collaborative qui a attiré l’attention de Charles Darrow, qui a découvert une version du jeu parmi des amis quakers dans les années 1930.
Darrow n’a pas créé le jeu, mais l’a simplement adapté et proposé à Parker Brothers, qui a rapidement reconnu son potentiel commercial. L’entreprise a racheté les droits à Darrow, qui, en retour, est devenu millionnaire grâce à des royalties. Cependant, Parker Brothers a vite découvert que le jeu existait déjà, avec un brevet déposé par Magie.
Pour sécuriser leur investissement, Parker Brothers a finalement contacté Elizabeth Magie et a racheté son brevet pour 500 dollars, sans lui verser de royalties ni mentionner son nom dans le packaging du jeu, qui allait devenir l’un des plus populaires de l’histoire.
Ce qui est particulièrement ironique, c’est que le message politique d’Elizabeth Magie a été complètement dénaturé. Au lieu de dénoncer les monopoles et l’accumulation de richesse, le jeu qui porte son héritage est devenu une célébration de ces mêmes pratiques. Ce retournement de situation a pris de l’ampleur, et il a fallu attendre les années 1970 pour que la vérité émerge lors d’un procès entre Parker Brothers et un professeur d’économie. Ce dernier avait développé un jeu concurrent intitulé « Anti-Monopoly », qui a conduit à des recherches révélant le brevet original de Magie.
Aujourd’hui, la boîte de Monopoly que l’on trouve dans les magasins ne fait toujours pas mention d’Elizabeth Magie. Le récit héroïque de Charles Darrow, l’inventeur solitaire devenu riche pendant la crise de 1929, demeure l’histoire officielle transmise aux générations futures.
Enfin, la prochaine fois que vous jouerez au Monopoly en famille, pensez à cette histoire et à l’héritage volé d’une femme qui voulait dénoncer ce que vous êtes en train de faire : accumuler des richesses sur le dos des autres. Voilà une anecdote à partager lors de votre prochaine soirée de jeux.