Des dealers se professionnalisent en apparaissant sur Google Maps

Une enquĂȘte rĂ©cente du magazine Society met en lumiĂšre un phĂ©nomĂšne prĂ©occupant : des points de vente de drogues sont dĂ©sormais rĂ©fĂ©rencĂ©s sur Google Maps, affichant adresse, photo et avis clients. Ce basculement vers le numĂ©rique marque une Ă©volution significative dans le paysage du trafic de stupĂ©fiants en France.

EN BREF

  • Des dealers se font connaĂźtre sur Google Maps comme de vĂ©ritables commerces.
  • Les transactions se font dĂ©sormais principalement via des applications de messagerie.
  • Le phĂ©nomĂšne s’est intensifiĂ© avec les confinements, modifiant les pratiques de consommation.

Sur les quais de la Seine, des touristes armĂ©s de leurs smartphones cherchent des attractions emblĂ©matiques. Mais parmi les adresses touristiques, certains dĂ©couvrent Ă©galement des points de vente de cannabis, parfois rĂ©fĂ©rencĂ©s avec des avis Ă©logieux. Dans un article publiĂ© dĂ©but septembre, les journalistes Baptiste Brenot et ThĂ©o Denmat dĂ©taillent cette nouvelle forme de commerce illĂ©gal, oĂč les dealers s’affichent comme des entreprises lĂ©gitimes.

Un exemple marquant est celui d’un point de deal situĂ© boulevard SĂ©bastopol, oĂč une fiche Google prĂ©sente une façade Ă  l’apparence attrayante, avec la mention « 24/7 THC FAST DROP OFF ». En rĂ©alitĂ©, ce commerce n’existe que virtuellement, sa façade ayant Ă©tĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par intelligence artificielle. Sur place, il n’y a ni porte, ni vitrine, mais seulement une adresse qui attire les clients potentiels.

Les journalistes ont recensĂ© de nombreux cas similaires Ă  travers la France. À Marseille, un point de deal est classĂ© comme « ferme », tandis qu’un autre est rĂ©fĂ©rencĂ© comme « magasin bio ». À Melun, une fausse chocolaterie renvoie vers une boĂźte vocale. Ce phĂ©nomĂšne ne se limite pas Ă  la France, puisqu’Ă  Rio de Janeiro, des points de vente sont positionnĂ©s Ă  proximitĂ© d’un commissariat.

Un dealer parisien de 27 ans, interviewĂ© pour l’article, souligne que cette visibilitĂ© sur Google Maps renforce la crĂ©dibilitĂ© de leur activitĂ©. En effet, ĂȘtre rĂ©fĂ©rencĂ© sur une plateforme reconnue peut rassurer les clients potentiels. Ce changement de stratĂ©gie n’est pas une nouveautĂ© ; dĂ©jĂ  en 2017, La DĂ©pĂȘche du Midi avait alertĂ© sur ce phĂ©nomĂšne.

Le fonctionnement de ces transactions a Ă©voluĂ© : Google Maps ne sert plus de caisse, mais de panneau publicitaire. Les clients localisent l’adresse, notent le numĂ©ro de contact, puis se dirigent vers des applications comme Telegram pour passer leur commande avant de se faire livrer Ă  domicile. Les points de vente physiques, avec leurs guetteurs et leurs lieux de rendez-vous, sont en dĂ©clin, relĂ©guĂ©s au passĂ© par ce modĂšle de livraison.

Le dĂ©tournement de Google Maps soulĂšve des questions Ă©thiques et lĂ©gales. Bien que Google affirme supprimer les fiches signalĂ©es sous 48 heures, ces derniĂšres rĂ©apparaissent rapidement. De plus, le fait de prĂ©senter un dĂ©lit sous un jour favorable peut entraĂźner des sanctions sĂ©vĂšres, allant jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.

Il est essentiel de ne pas tirer de conclusions hĂątives. Ces fiches ne signifient pas que les dealers sont plus visibles qu’auparavant ; au contraire, elles indiquent un retrait des pratiques traditionnelles. Alors que le trafic de drogue s’affiche sur les cartes numĂ©riques, il s’installe dans l’ombre, dĂ©laissant les lieux physiques au profit d’une consommation plus discrĂšte.

Ce changement s’est accĂ©lĂ©rĂ© pendant les pĂ©riodes de confinement, oĂč de plus en plus d’acheteurs se sont tournĂ©s vers les applications de messagerie instantanĂ©e. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, une majoritĂ© d’achats se fait dĂ©sormais via ces canaux, ce qui tĂ©moigne d’une transformation des habitudes de consommation.

Ce phĂ©nomĂšne rĂ©vĂšle une demande nouvelle des consommateurs, Ă©duquĂ©s par des services tels qu’Uber et Deliveroo, qui privilĂ©gient les avis avant tout achat, mĂȘme dans des transactions illĂ©gales. Ainsi, l’Ă©volution du trafic de stupĂ©fiants s’adapte aux exigences d’une clientĂšle moderne, redĂ©finissant les contours d’un marchĂ© en constante mutation.