Le passage clouté : origine d’un terme persistant malgré la disparition des clous

Lorsque vous traversez une rue sur un passage piéton, il est courant d’utiliser l’expression « passage clouté », bien que sous vos pieds ne se trouve que de la peinture blanche. Ce terme, largement utilisé, mérite une exploration de ses origines et de sa longévité, bien qu’il ne reflète plus la réalité des infrastructures actuelles.

EN BREF

  • Les « passages cloutés » étaient à l’origine marqués par de gros clous métalliques.
  • Le terme a survécu à la disparition des clous, remplacés par des bandes blanches.
  • Ce changement est lié à l’évolution des règles de circulation pour les piétons.

Les clous, qui sont à l’origine de cette expression, n’étaient pas de simples clous de menuisier, mais de grandes pièces à tête bombée, mesurant entre 10 et 15 centimètres de diamètre. Ils étaient enfoncés dans la chaussée pour délimiter la zone de passage des piétons. Ainsi, un conducteur voyant ces clous comprenait qu’il devait ralentir pour laisser passer les piétons. Ces dispositifs, en cuivre puis en acier forgé, avaient un avantage crucial : leur capacité à réfléchir la lumière des phares, les rendant visibles la nuit, à une époque où la peinture réfléchissante n’existait pas.

La nécessité de ces marquages est apparue dans les années 1920, avec l’essor de l’automobile à Paris. Les piétons, habitués à traverser à leur guise, se sont retrouvés confrontés à des véhicules qui ne les voyaient pas. Pour assurer leur sécurité, il a donc fallu canaliser le flux des piétons et des voitures. Les premières références à des passages cloutés à Paris varient selon les sources, évoquant des dates allant de 1925 à 1932. Cependant, les chiffres témoignent d’une rapide expansion : de 78 passages cloutés en 1928, Paris en comptait plus de 12 000 en 1934.

Le clou utilisé pour ces passages portait le nom de « clou de Paris », inventé par François Forissier, des Établissements Paulet au Chambon-Feugerolles. En dépit de son origine stéphanoise, ce clou est devenu un symbole de la capitale française.

Il est intéressant de noter que l’idée de marquer un espace pour piétons n’est pas nouvelle. Dans les ruines de Pompéi et à Rome, on retrouve des pierres surélevées qui permettaient aux habitants de traverser sans se salir. Ces aménagements dataient de plus de 2 000 ans, et bien que leur objectif principal n’était pas la sécurité, ils rappellent que le confort des piétons est une préoccupation ancienne.

Le concept de passage clouté a également traversé les frontières. En Suisse, ces passages ont été introduits en 1932. Cependant, c’est au Royaume-Uni que le modèle moderne a vu le jour. En octobre 1951, la ville de Slough a installé le premier passage « zébré », composé de bandes blanches et noires. Après des tests, il a été établi que ce design était particulièrement visible, tant pour les piétons que pour les conducteurs, entraînant l’adoption mondiale de ce modèle.

En France, la transition vers ces nouveaux marquages a été progressive. Avant la Seconde Guerre mondiale, il existait déjà des passages à deux bandes blanches ou jaunes, en parallèle avec les clous. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que les passages cloutés ont été uniformisés, entraînant la disparition des clous. À Paris, les bandes blanches, chauffées et collées sur la chaussée, se sont imposées à la fin des années 1960. Elles sont désormais plus visibles et évitent les risques de glissade sur des surfaces mouillées.

Malgré cette évolution, l’expression « passage clouté » perdure dans le langage courant. Elle a même donné naissance à l’expression « être dans les clous », qui signifie respecter les règles ou les délais, mais qui, à l’origine, désignait simplement le fait de traverser au bon endroit.

Il est fascinant de constater que le terme « clouté » reste ancré dans le langage, même si le Wiktionnaire le classe désormais comme « vieilli ». Ce phénomène linguistique illustre bien comment les mots peuvent survivre à la disparition des objets qu’ils désignent. Actuellement, en France, les passages piétons sont délimités par des bandes blanches de 50 centimètres de large, séparées d’un espacement de 50 à 80 centimètres. Un détail souvent ignoré est qu’aucune règle n’oblige une commune à créer un passage piéton, mais si un passage existe à moins de 50 mètres, les piétons sont tenus de l’utiliser, conformément à l’article R.412-37 du Code de la route.

En somme, le terme « passage clouté » témoigne de l’évolution des infrastructures urbaines et des pratiques de circulation. Ce mot, né avec l’automobile, reste aujourd’hui une expression familière, rappelant que la langue évolue parfois plus lentement que la réalité. En observant les passages piétons actuels, vous ne regarderez plus ces simples bandes blanches de la même manière.