Ateliers de médecine narrative : vers une écoute plus humaine des soignants

Dans le cadre des soins, l’écoute attentive est primordiale, particulièrement dans des spécialités comme la gériatrie ou l’oncologie. C’est dans cette optique qu’un groupe de soignants s’est récemment réuni au CHU de Bordeaux pour participer à un atelier de médecine narrative. Cette discipline, qui allie art et soins, vise à améliorer les compétences d’écoute des professionnels de santé en les confrontant à des œuvres littéraires et artistiques.

EN BREF

  • Des soignants participent à des ateliers de médecine narrative pour améliorer leur écoute.
  • La discipline utilise des œuvres artistiques pour développer l’empathie et la créativité.
  • Une écoute attentive favorise la relation de confiance avec les patients.

Au cours de cet atelier, une trentaine de professionnels de santé, incluant médecins, infirmières et secrétaires médicales, ont été invités à observer la toile n°8 de Mark Rothko. Face à cette œuvre abstraite, les participants ont partagé leurs émotions et leurs interprétations. « Maison dans la savane », « tapis rouge devant une cheminée », « tunnel qui défile », ont été quelques-unes des réflexions exprimées. Cet exercice, loin d’être anodin, illustre le concept central de la médecine narrative : développer une écoute plus fine et plus humaine.

Isabelle Galichon, docteure en littérature et enseignante en médecine narrative, explique que l’observation d’une œuvre d’art, qui semble dénuée de sens au premier abord, peut être mise en parallèle avec le récit parfois décousu d’un patient. « Il est essentiel pour le soignant de savoir trouver du sens à ces récits, en s’intéressant à la fois aux détails et à la globalité », précise-t-elle.

Les recherches montrent que lorsque les soignants cultivent leur sensibilité esthétique, ils acquièrent un regard clinique différent. « Traditionnellement, l’enseignement médical s’est concentré sur la vue, tandis que l’écoute reste souvent négligée », indique Isabelle Galichon. « Cependant, il est possible d’apprendre à bien écouter. Cela passe par des lectures attentives et des pratiques d’écriture, permettant ainsi de développer des compétences d’interprétation créative, de compréhension fine et de tolérance à l’incertitude. » Ces compétences, souligne-t-elle, sont également présentes dans des pratiques comme la méditation de pleine conscience.

Anne-Cécile Briand, infirmière en gériatrie, partage son expérience. Pour elle, cet atelier est une occasion de mieux gérer les situations émotionnelles complexes auxquelles elle est confrontée au quotidien. « Il m’aide à m’exprimer plus librement, à enrichir mon vocabulaire pour mieux accompagner mes patients », explique-t-elle. Marie-Cécile Ducasse, secrétaire médicale, renchérit : « Cela nous aide à aborder le patient de façon plus humaine, en évitant de le réduire à sa maladie. » Cette approche contribue à instaurer un climat apaisé, bénéfique pour le patient comme pour le soignant.

Dans certaines spécialités médicales, notamment les soins palliatifs et l’oncologie, l’écoute du patient peut véritablement transformer la relation de soin. Le Dr Mériem Sinaceur, médecin anesthésiste, témoigne de l’importance de cette écoute : « Cela m’a permis de recueillir des détails cruciaux qui auraient pu passer inaperçus. Écouter le récit des malades est fondamental pour comprendre et traiter la douleur chronique. » Elle souligne que la douleur n’est pas simplement un symptôme physique, mais un récit enraciné dans la vie du patient.

La dimension esthétique des actes médicaux est également mise en avant. Isabelle Galichon évoque le livre « Le Lambeau » de Philippe Lançon, où un moment de soin est sublimé par la musique de Bach. « Ce geste de soin devient poétique, engendrant une connexion profonde entre le soignant et le patient », explique-t-elle.

La question se pose alors : comment les soignants, soumis à une charge de travail élevée, peuvent-ils améliorer leur écoute ? Des études montrent que les médecins interrompent souvent leurs patients après seulement 13 secondes d’écoute. Pourtant, si l’on laisse le patient s’exprimer pleinement, il peut développer son récit en deux minutes, évoquant des détails souvent négligés dans un interrogatoire trop rigide.

En travaillant sur des textes littéraires, les soignants apprennent à reconnaître la puissance du langage qu’ils utilisent. « Nous ne cherchons pas à fournir un lexique préfabriqué, mais à éveiller une conscience critique sur l’impact des mots », conclut Isabelle Galichon. Cette réflexion continue est essentielle pour maintenir les soignants éveillés et attentifs dans leur pratique quotidienne.