Il y a cinquante ans, faire le plein d’essence en France coûtait presque rien. Un simple billet suffisait pour rouler toute une semaine. Aujourd’hui, passer à la pompe est devenu un véritable calcul stratégique, parfois même une source d’angoisse pour de nombreux automobilistes. L’évolution du prix du litre d’essence entre 1970 et 2026 révèle un écart surprenant que peu de Français pourraient imaginer.
EN BREF
- En 1970, le litre d’essence coûtait environ 0,80 euro, soit 1,20 franc.
- En 2026, le prix du litre de SP95-E10 est estimé à 1,75 euro.
- Le pouvoir d’achat « carburant » a chuté de près de 40 % en un demi-siècle.
Une époque où le carburant était bon marché
En 1970, le litre de super coûtait environ 1,20 franc. En tenant compte de l’inflation, cela représente à peu près 0,80 euro. À cette époque, le SMIC horaire était d’environ 3,27 francs, ce qui permettait à un salarié au salaire minimum d’acheter presque trois litres d’essence pour une heure de travail. Avec un réservoir moyen de 40 litres, un plein revenait à environ 48 francs, soit une demi-journée de salaire pour un ouvrier.
Le carburant était si peu cher qu’il ne suscitait guère d’attention. Les familles prenaient la route pour leurs vacances sans se soucier du coût, et les autoroutes restaient relativement vides, le péage coûtant quelques centimes. Les stations-service ressemblaient à de petits garages de campagne, où un pompiste en blouse s’occupait de faire le plein, vérifier l’huile et nettoyer le pare-brise, le tout pour un pourboire modeste. C’était un véritable rituel social.
Les chocs pétroliers et l’évolution des prix
La situation a radicalement changé avec le choc pétrolier de 1973. La guerre du Kippour a entraîné un embargo de pays arabes producteurs de pétrole, provoquant une envolée du prix du baril, qui est passé de 3 à 12 dollars en quelques semaines. En France, le prix du litre de super a bondi de 1,50 à 2,50 francs. Sous la direction du gouvernement de Pierre Messmer, des mesures d’urgence ont été mises en place : limitation de vitesse, interdiction de la publicité lumineuse la nuit et fermeture anticipée des stations-service. Les Français ont découvert la pénurie, avec de longues files d’attente devant les pompes.
Le second choc pétrolier de 1979, causé par la révolution iranienne, a encore aggravé la situation. Le prix du baril a atteint 40 dollars, et le litre de super a dépassé les 4 francs. En l’espace de dix ans, le prix avait plus que triplé. Face à cette crise, la France a lancé un programme nucléaire massif afin de réduire sa dépendance énergétique, une décision dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.
Les conséquences sur le pouvoir d’achat
En juin 2026, le prix du litre de SP95-E10 oscille autour de 1,75 euro, tandis que le gazole coûte environ 1,65 euro. Un plein de 50 litres représente donc un coût compris entre 82 et 88 euros, soit l’équivalent de sept heures de travail au SMIC net. En comparaison, en 1970, le même plein ne nécessitait que quatre heures de travail. Ainsi, le pouvoir d’achat « carburant » a reculé de près de 40 % en un demi-siècle.
Cette évolution illustre également la pression fiscale sur le carburant. Aujourd’hui, plus de 60 % du prix à la pompe est constitué de taxes, dont la TICPE, qui s’élève à environ 0,68 euro par litre d’essence. En 1970, les taxes représentaient moins de 30 % du prix. Parallèlement, le diesel, autrefois moins cher que l’essence, voit son avantage fiscal disparaître, rendant le prix de ces deux carburants de plus en plus proches.
Une consommation en mutation
Les Français roulent moins qu’auparavant. Selon les données du ministère des Transports, le kilométrage annuel moyen par véhicule est passé de 14 200 km en 2000 à 11 800 km en 2025. Les trajets sont désormais calculés, et les détours évités, remplaçant l’insouciance des années 1970 par une arithmétique économique permanente.
Trois facteurs principaux expliquent cette flambée des prix : la géopolitique, la fiscalité et la transition énergétique. Chaque conflit au Moyen-Orient ou tension internationale fait grimper le prix du baril. De plus, les hausses de taxes sur le carburant, instaurées par les gouvernements successifs, et l’essor des normes environnementales ont renchéri le coût du raffinage. Paradoxalement, bien que la France consomme plus de carburants routiers en volume absolu qu’en 1970, le parc automobile a triplé depuis, rendant la situation encore plus complexe.
Dans trois décennies, nos enfants pourraient regarder le prix de 1,75 euro le litre avec la même stupéfaction que celle que nous ressentons aujourd’hui en pensant au franc de 1970. Ils se demanderont comment il était encore possible de rouler à l’essence en 2026, tout comme nous nous interrogeons aujourd’hui sur le temps que prenait un pompiste pour nettoyer chaque pare-brise.