Des innocents jugés dans des procès collectifs au Salvador, une injustice alarmante

Au Salvador, les procès collectifs se multiplient, entraînant des conséquences dramatiques pour de nombreuses familles. Des milliers de personnes, arrêtées dans le cadre d’un état d’exception instauré par le président Nayib Bukele, se retrouvent jugées aux côtés de criminels, soulevant ainsi des inquiétudes quant à l’équité du système judiciaire.

EN BREF

  • 91 000 personnes sont détenues sous un régime d’exception au Salvador.
  • Les procès collectifs sont critiqués pour leur présomption de culpabilité.
  • Des familles témoignent de la détresse et de l’injustice subies par leurs proches.

Williams Diaz, arrêté il y a plus de trois ans alors qu’il se rendait à son travail, attend son procès collectif dans une méga-prison pour présumés membres de gangs. Sa mère, Gladis Villatoro, ne peut s’empêcher de pleurer en évoquant son fils : « Il est innocent et il va être jugé avec des criminels », confie-t-elle, désespérée.

Les procès de masse, qui se sont intensifiés au Salvador, visent à juger un grand nombre de personnes, avec environ 91 000 détenus sous le régime d’exception mis en place il y a quatre ans. L’objectif affiché du président Bukele est de lutter contre la violence des gangs, mais cette stratégie soulève des questions sur les droits de l’homme et la justice.

Gladis Villatoro, dans sa maison modeste de Soyapango, située à 20 kilomètres de San Salvador, déplore que « certains vont payer pour d’autres ». Son inquiétude se reflète dans les paroles de Reynaldo Santos, un boulanger de 58 ans, dont le fils, Jonathan, fait partie des 8 000 accusés devant attendre leur procès en liberté. « C’est une roulette russe, une angoisse permanente », décrit-il, illustrant la peur omniprésente que son fils soit réincarcéré à chaque comparution devant le tribunal.

Le parquet général du Salvador a promis de prononcer 3 000 inculpations dans les mois à venir, afin de traduire ces présumés membres de gangs en justice, en fonction des zones où ils sont soupçonnés d’agir. Cette démarche a été défendue par le vice-président Félix Ulloa, qui évoque des procès « innovants » basés sur une responsabilité collective.

Récemment, le gouvernement a adopté une loi permettant la perpétuité pour les « terroristes », un terme utilisé pour désigner les membres de gangs, sans distinction d’âge. L’avocate pénaliste Roxana Cardona met en garde contre le risque de transformation des prisons en « oubliettes », où les droits de la défense sont souvent bafoués.

Les cas de Jonathan et Williams sont emblématiques des critiques formulées à l’encontre de ces procès. Ils sont jugés dans des affaires de gang, mais tous deux n’avaient pas de casier judiciaire. Leurs familles affirment que cette méthode de regroupement constitue une présomption de culpabilité, rendant illusoires les droits à une défense équitable.

Les accusés, vêtus d’uniformes blancs, assistent virtuellement aux audiences depuis différentes prisons. Les juges et avocats suivent les procès via des écrans, ce qui réduit la portée de l’audience à une simple formalité. Un avocat ayant requis l’anonymat décrit cette situation comme une « usine à condamner en masse », dénonçant l’absence de preuves et le manque d’individualisation des responsabilités.

Les audiences préliminaires sont souvent marquées par le témoignage d’un membre de gang, dont l’identité est protégée, et qui incrimine les accusés sans preuves tangibles. Cette méthode, dénoncée par plusieurs avocats, soulève de sérieux doutes sur la légitimité des accusations portées.

Gladis Villatoro ne cache pas son angoisse face à l’état de santé de son fils, qui souffre d’insuffisance rénale. « Je ne sais pas comment il va », murmure-t-elle, un sentiment d’impuissance palpable. Les familles se retrouvent souvent plongées dans une spirale de dettes pour pouvoir payer des avocats, alors que beaucoup d’accusés n’ont d’autre choix que d’être représentés par des avocats d’office, débordés par le volume des affaires.

Les critiques portent également sur la confidentialité des dossiers et l’isolement des détenus, qui compliquent l’accès à la justice. Juan Pappier, directeur adjoint pour les Amériques de Human Rights Watch, souligne que ces procès manquent des garanties élémentaires d’une procédure régulière, augmentant ainsi le risque de condamner des innocents.

Alors que Nayib Bukele continue de bénéficier d’une certaine popularité pour avoir réduit la violence des gangs, les ONG et défenseurs des droits humains dénoncent les abus en cours. Les témoignages de familles comme ceux de Gladis Villatoro et Reynaldo Santos illustrent la souffrance d’innocents pris dans un système judiciaire en crise, où le cauchemar semble loin d’être terminé.