L’eau du robinet : le chlore, un protecteur de santé sous-estimé

Il est courant d’entendre que l’eau du robinet est « bourrée de chlore » et qu’il vaudrait mieux se tourner vers l’eau en bouteille. Entre ceux qui filtrent leur eau, ceux qui laissent reposer leur carafe et les plus inquiets qui achètent des packs de Volvic par palettes, la méfiance est palpable. Mais que dit la science sur la présence de chlore dans l’eau potable ? Le sujet mérite d’être éclairci.

EN BREF

  • Le chlore dans l’eau du robinet n’est pas dangereux pour la santé.
  • Les concentrations sont bien en dessous des limites de sécurité fixées par l’OMS.
  • Les bénéfices de la chloration surpassent largement les risques potentiels.

En France, la concentration de chlore dans l’eau du robinet se situe entre 0,1 et 0,3 mg par litre. À titre de comparaison, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) établit une limite de sécurité à 5 mg par litre. Cela signifie que la quantité de chlore dans votre verre est entre 15 et 50 fois inférieure à ce seuil considéré comme sûr. Avoir peur de cette teneur en chlore, c’est un peu comme craindre un bain tiède alors que le danger commence à l’eau bouillante.

Le chlore ajouté à l’eau potable est considéré comme l’une des plus grandes avancées sanitaires de l’histoire moderne. Sans lui, l’eau du robinet pourrait être contaminée par des bactéries comme E. coli ou des virus responsables de maladies graves. Alors, pourquoi une telle inquiétude ?

La confusion provient souvent d’un amalgame entre le chlore pur — un gaz toxique utilisé comme arme chimique durant la Première Guerre mondiale — et le chlore dilué dans l’eau potable. Les deux ne présentent pas le même niveau de danger. C’est un peu comme comparer la radioactivité d’une banane avec celle d’une centrale nucléaire.

Une méta-analyse publiée dans Environmental Health Perspectives a analysé des décennies de données sur la chloration de l’eau. Les résultats montrent qu’aucune preuve solide ne relie les doses réglementaires de chlore à un risque accru de cancer ou de maladies chroniques. Les études qui ont engendré des doutes portaient en réalité sur des sous-produits de désinfection, appelés trihalométhanes, et non sur le chlore lui-même.

Les trihalométhanes se forment lorsque le chlore réagit avec des matières organiques présentes dans l’eau. Leur concentration est également réglementée en France, avec un maximum de 100 microgrammes par litre, un seuil établi par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Des contrôles sont effectués plusieurs fois par jour dans les grandes villes pour garantir cette qualité.

Une étude de l’Université de Birmingham, publiée en 2024, a même mis en lumière que les bénéfices sanitaires de la chloration dépassent de loin les risques potentiels liés aux sous-produits. Les chercheurs ont estimé que l’absence de chlore dans l’eau potable entraînerait environ 33 000 cas supplémentaires de gastro-entérites sévères chaque année rien qu’au Royaume-Uni.

Mais d’où vient cette peur du chlore ? Tout commence par son odeur. Le chlore a un goût et une odeur reconnaissables, même à des concentrations très faibles. Notre nez détecte le chlore à partir de 0,2 mg/L, ce qui correspond à la concentration courante dans l’eau du robinet. Cette détection incite à la méfiance, car notre cerveau associe « odeur chimique » à « danger ».

Ce biais a été renforcé dans les années 1990 par des articles alarmistes relayant des études préliminaires sur les trihalométhanes. Ces recherches, souvent menées sur des rongeurs exposés à des doses extrêmement élevées, ont été extrapolées à l’humain sans nuance. Comme pour les graines de pomme et le cyanure, c’est la dose qui fait le poison — personne ne boit 500 litres d’eau par jour.

Le marketing des eaux en bouteille a également joué un rôle. Des campagnes publicitaires ont véhiculé l’idée d’une eau « pure », provenant de sources souterraines « préservées de toute contamination ». Ce message sous-entendait que l’eau du robinet était impure. Pourtant, l’eau du robinet en France est l’aliment le plus contrôlé, avec plus de 12 millions d’analyses réalisées chaque année par l’Anses. En 2023, 98,5 % de la population française a bénéficié d’une eau conforme à tous les critères de qualité, un score envié par de nombreux pays.

Pour ceux qui trouvent le goût du chlore désagréable, une solution simple existe : remplir une carafe et la laisser reposer 30 minutes à l’air libre. Le chlore, étant très volatil, s’évapore naturellement, offrant ainsi une eau au goût neutre sans débourser un centime en filtres ou en bouteilles.

Les carafes filtrantes, comme celles de type Brita, ne sont pas inutiles, mais présentent également des risques. L’Anses a averti en 2017 sur la prolifération bactérienne dans les filtres mal entretenus. En retirant le chlore résiduel, qui protège l’eau des bactéries, vous risquez de rendre votre eau moins sûre.

Il est également important de noter que l’eau en bouteille n’est pas toujours meilleure. Des analyses menées par 60 Millions de consommateurs ont révélé des traces de pesticides et de microplastiques dans plusieurs marques vendues en supermarché. Sans oublier l’impact écologique, avec 9 milliards de litres d’eau en bouteille consommés chaque année en France, entraînant une production massive de déchets plastiques.

En conclusion, le chlore présent dans l’eau du robinet n’est pas un ennemi. C’est un protecteur qui lutte contre des milliers de pathogènes potentiellement dangereux. La prochaine fois que quelqu’un évoque les dangers du chlore dans l’eau du robinet, vous pourrez corriger cette idée reçue avec des arguments scientifiques à l’appui.