Depuis l’adoption de la loi de pénalisation des clients de la prostitution en 2016, les méthodes d’exploitation se sont profondément transformées, rendant l’identification des clients de plus en plus difficile pour les enquêteurs. Lénaïg Le Bail, ex-cheffe de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), décrypte ce phénomène.
EN BREF
- La loi de 2016 a modifié l’approche des enquêteurs envers les personnes prostituées.
- Les réseaux de prostitution se sont adaptés à un fonctionnement en ligne, rendant les clients moins visibles.
- Les efforts de verbalisation des clients restent limités en raison de la complexité des enquêtes.
Depuis la fin des années 2010, les réseaux de prostitution ont évolué vers un fonctionnement de plus en plus « dématérialisé », s’appuyant principalement sur des plateformes en ligne pour recruter et louer des appartements. Ce changement a non seulement modifié la nature de la prostitution, mais également complique la tâche des enquêteurs qui tentent d’identifier les clients.
Selon Lénaïg Le Bail, qui a dirigé l’OCRTEH jusqu’à début avril 2024, la loi de 2016 a marqué un tournant dans la manière dont les institutions françaises abordent la prostitution. Les personnes se trouvant dans cette situation sont désormais considérées comme des victimes, et non plus comme des contrevenantes. Cette nouvelle perspective a fait évoluer le regard des forces de sécurité intérieure sur les personnes prostituées, les situant au cœur des préoccupations de protection et de soutien.
Une invisibilité accrue des victimes
Les modes opératoires des réseaux de prostitution ont également changé. Aujourd’hui, la plupart des activités se déroulent dans des lieux fermés, comme des appartements loués à court terme via des plateformes bien connues. Cette situation rend les victimes de plus en plus invisibles, car elles sont souvent déplacées d’un lieu à un autre pour échapper à la vigilance des autorités. Cette dynamique est observable dans toute l’Europe, indépendamment des législations en vigueur.
Lénaïg Le Bail souligne que les clients de la prostitution choisissent souvent de consommer des services à domicile ou à proximité, ce qui accentue la difficulté d’identification des personnes impliquées. Actuellement, près de 95 % des victimes identifiées sont exploitées dans des milieux fermés, alors que seulement 5 % le sont sur la voie publique.
Les défis de la verbalisation des clients
La verbalisation des clients de la prostitution est devenue un enjeu complexe. Les enquêteurs constatent que les clients sont plus faciles à identifier dans les zones de prostitution de rue, où leur comportement est généralement plus observable. Les forces de l’ordre parviennent ainsi à verbaliser la majorité des clients dans des secteurs connus, tels que les bois parisiens, où les infractions sont plus faciles à établir.
Cependant, l’identification des clients qui consomment des services en milieu fermé nécessite des enquêtes plus approfondies. Les enquêteurs doivent réaliser des surveillances et collecter des preuves tangibles d’activités de prostitution dans des appartements ou des hôtels. Cela constitue une charge de travail significative pour les équipes, déjà mobilisées sur des enquêtes de proxénétisme et de traite des êtres humains.
Il existe une marge de progression dans l’identification des clients, mais cela reste une tâche chronophage. Selon Lénaïg Le Bail, il ne suffit pas d’observer une personne entrer dans un immeuble pour établir qu’elle a consommé un acte sexuel tarifé. Des investigations supplémentaires sont nécessaires pour étayer les accusations, ce qui explique pourquoi peu de clients sont poursuivis, bien que des efforts soient déployés pour améliorer cette situation.
Les autorités s’attachent notamment à cibler les clients ayant recours à la prostitution de personnes mineures, soulignant ainsi une volonté d’intensifier les efforts de lutte contre ce fléau. Malgré les défis persistants, la lutte contre la prostitution et ses formes d’exploitation continue d’évoluer, cherchant à mieux protéger les victimes et à tenir les clients responsables de leurs actes.