Les origines de l’expression « Madame, Monsieur » dans la correspondance française

Vous l’avez probablement écrit des centaines de fois. Dans une lettre de motivation, une réclamation, ou toute autre correspondance officielle, la formule « Madame, Monsieur, » s’installe de manière presque mécanique en tête de vos écrits. Mais pourquoi cette formule est-elle si ancrée dans nos pratiques épistolaires ? Pourquoi ne pas opter pour un simple « Bonjour », comme dans les courriers en anglais ? Et pourquoi utiliser les deux termes, « Madame » et « Monsieur », alors même que l’identité du destinataire est souvent connue ? Le mystère de cette convention remonte à des siècles.

EN BREF

  • La formule « Madame, Monsieur » a des racines historiques remontant au XVIe siècle.
  • Elle a évolué depuis la Révolution française pour devenir un standard inclusif.
  • Une réflexion actuelle émerge sur la nécessité d’une formule non genrée.

Pour saisir l’importance de cette formule, il faut plonger dans l’histoire. Au XVIe siècle, la correspondance en France était soumise à des règles strictes héritées des chancelleries royales. Chaque lettre adressée à un noble, un magistrat ou un ecclésiastique devait obligatoirement mentionner le titre exact du destinataire. Écrire simplement « Monsieur » à un duc était considéré comme un affront. Les formules de politesse comme « Monseigneur » ou « Votre Grâce » étaient de mise, tandis que « Madame » dérivait de l’expression « ma dame », reconnaissant l’autorité de la personne avant même d’entrer dans le vif du sujet.

Avec la Révolution française de 1789, les titres de noblesse furent abolis. Toutefois, les Français n’ont pas abandonné la pratique des formules de politesse. Au contraire, ils ont démocratisé l’usage des titres. « Monsieur » et « Madame » sont devenus des appellations universelles, utilisés pour s’adresser à tous, du paysan au préfet. Cette convention a été renforcée par une règle administrative du XIXe siècle, stipulant qu’un courrier adressé à une institution devait inclure les deux termes pour que chaque lecteur ne se sente pas exclu.

Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui encore, vous écrivez à votre assureur en commençant par « Madame, Monsieur », même si vous savez que c’est Madame Dupont qui traite votre dossier. Cela illustre la persistance d’une forme de politesse « par défaut », conçue pour englober toutes les situations.

La formule « Madame, Monsieur » est également suivie d’une virgule, une subtilité qui a son importance. Dans la tradition épistolaire française, cette virgule indique que la phrase qui suit est directement liée à l’appel. Le point, en revanche, indiquerait une rupture entre le titre et le corps du texte. Cette norme, codifiée par l’AFNOR en 1982, précise également que la formule de politesse finale doit reprendre exactement le titre utilisé au début de la lettre.

Il est fascinant de constater que cette formule n’a guère changé au cours des deux derniers siècles, contrairement à d’autres langues. En anglais, par exemple, l’expression « Dear Sir or Madam » est en passe de disparaître au profit de formulations plus directes. Dans d’autres cultures, comme en Allemagne ou au Japon, les conventions varient également, illustrant une approche différente de la politesse épistolaire.

Depuis 2023, un débat émerge au sein des administrations françaises sur l’ajout d’une option non genrée dans les formules d’appel. Le Haut Conseil à l’égalité a proposé des formules inclusives, comme remplacer « Madame, Monsieur » par un simple « Bonjour ». Certaines collectivités ont commencé à adopter ces changements, tandis que d’autres restent réticentes.

La prochaine fois que vous écrirez « Madame, Monsieur, » en tête de votre courrier, vous aurez conscience que vous perpétuez une tradition vieille de plusieurs siècles. Une tradition qui, malgré les évolutions sociétales et linguistiques, demeure profondément ancrée dans la culture française.