Le Sénat rejette un rapport sur la souffrance au travail, suscitant la colère d’experts

Le 8 juillet dernier, le Sénat français a pris la décision controversée de rejeter un rapport sur « la souffrance psychique au travail », un sujet de plus en plus préoccupant pour de nombreux actifs, y compris les cadres et les managers. Ce rapport, fruit de cinq mois de travaux menés par les sénatrices Annick Girardin et Monique Lubin, contenait 39 recommandations en réponse à une crise sanitaire jugée « irrésistible ». Les sénateurs des Républicains (LR) et de l’Union centriste, majoritaires au Palais du Luxembourg, ont estimé que le texte était « trop orienté », occultant ainsi des réalités alarmantes.

EN BREF

  • Le Sénat a rejeté un rapport sur la souffrance au travail, provoquant l’indignation d’experts.
  • Les recommandations visaient à traiter le burn-out, de plus en plus répandu parmi les actifs.
  • Des sénateurs ont critiqué le rapport pour son orientation, négligeant les préoccupations des employeurs.

Christelle Mazza, avocate spécialisée en droit de la fonction publique et en droit pénal du travail, a exprimé sa colère dans une interview accordée à RMC. Elle dénonce ce qu’elle qualifie de « censure » et d’ »invisibilisation » des problèmes de souffrance au travail. « Les taux d’épuisement professionnel sont extrêmement alarmants, avec de nombreux passages à l’acte et des compensations psychiques graves », a-t-elle déclaré. Cette situation soulève des questions sur le rôle du travail dans le discours politique actuel.

Le rapport de 200 pages, qui a été rejeté, mettait en lumière la dégradation de plusieurs facteurs liés à l’environnement de travail, y compris des pratiques managériales contestables et des réorganisations permanentes, notamment dans l’Éducation nationale. Selon Christelle Mazza, il est faux de croire que seuls les plus vulnérables souffrent au travail : « Nous assistons à une véritable souffrance parmi les cadres et même les chefs d’entreprise ».

Le timing du rejet du rapport est d’autant plus préoccupant, puisqu’il a eu lieu juste avant la nomination par Emmanuel Macron de quatre experts pour réfléchir sur le modèle social français, à quelques mois de l’élection présidentielle. Mazza avertit qu’il est crucial que le débat sur la souffrance au travail ne soit pas monopolisé par quelques technocrates, mais qu’il soit plutôt ouvert à l’ensemble de la population.

De l’autre côté, certains sénateurs ayant voté contre le rapport ont justifié leur décision en arguant que celui-ci ne prenait pas suffisamment en compte la compétitivité des entreprises et les préoccupations des employeurs. « La compétitivité des entreprises, les arrêts de travail en forte hausse ou le déficit de notre système de protection sociale ne sont pas assez pris en compte », a déclaré Olivier Henno, sénateur de l’Union centriste. Cette déclaration a provoqué la réaction immédiate de Mazza, qui a qualifié cet argument de « grossier ».

Elle a insisté sur le fait que tous les acteurs concernés, qu’ils soient employeurs, salariés ou représentants de la fonction publique, avaient été entendus lors des auditions menées pour rédiger le rapport. « Cette souffrance au travail est un phénomène qui touche un grand nombre de personnes, peu importe leur catégorie socio-professionnelle », a-t-elle ajouté. Elle a également précisé que le burn-out ne doit pas être considéré comme un problème individuel, mais comme un phénomène structurel.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon Santé publique France, la prévalence de la souffrance psychique liée au travail a augmenté significativement entre 2007 et 2023, passant de 1,3 % à 2,3 % pour les hommes, et de 2,4 % à 6,7 % pour les femmes. Ces données illustrent l’urgence d’une prise de conscience collective face à cette problématique, qui ne peut plus être ignorée.

En définitive, la décision du Sénat de ne pas publier le rapport sur la souffrance au travail soulève des interrogations sur la volonté politique de traiter cette question cruciale. Les experts, comme Christelle Mazza, continuent de défendre la nécessité d’un débat ouvert et inclusif sur le sujet, afin de mieux comprendre et traiter les enjeux liés à la santé mentale au travail.