Les data centers en Ukraine, nouvelles cibles dans le conflit avec la Russie

Le conflit en Ukraine prend une nouvelle dimension avec la désignation des centres de données comme cibles stratégiques. Le jeudi 19 octobre, un drone ukrainien a incendié un important data center à Sassovo, appartenant à Yandex, le géant technologique russe souvent comparé à Google. Cette installation abritait deux des trois supercalculateurs du groupe, dédiés à l’intelligence artificielle. Suite à cette attaque, le data center a cessé de fonctionner, marquant ainsi un tournant dans les hostilités.

EN BREF

  • Un drone ukrainien a incendié un data center Yandex, impactant l’intelligence artificielle.
  • La Russie a également ciblé des infrastructures numériques ukrainiennes, privant 100 000 foyers d’Internet.
  • Les experts s’interrogent sur la protection juridique des infrastructures numériques en temps de guerre.

Le lendemain, une nouvelle attaque a visé un autre site à Kaluga, au sud-ouest de Moscou, où plusieurs modules ont été déclarés « complètement » hors service. Cette escalade a entraîné une chute de 4,5 % de l’action de Yandex sur le marché boursier. Les data centers, après avoir été des cibles indirectes, deviennent des objectifs explicites dans ce conflit qui semble redéfinir les lignes de bataille.

Cette dynamique n’est pas un phénomène isolé. En septembre, la Russie avait déjà mené des frappes sur des centres de données ukrainiens, ainsi que sur le siège de l’opérateur Kyivstar. Ces attaques ont privé 100 000 foyers à Kyiv de leur accès à Internet. Le ministère russe de la Défense a même qualifié cette stratégie de « digital detox » obligatoire, une réponse qui révèle la volonté de Moscou d’affaiblir les capacités numériques de l’Ukraine. Volodymyr Zelensky, président ukrainien, a rétorqué que son pays répondait toujours « en miroir » à ce type d’agression.

Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, souligne que ces frappes pourraient constituer de nouvelles cibles dans le conflit. Bien que cette stratégie ne soit pas entièrement inédite, elle marque un tournant dans la guerre moderne. En effet, en mars dernier, l’Iran avait déjà ciblé des infrastructures d’Amazon au Moyen-Orient, illustrant ainsi une tendance croissante à intégrer les infrastructures numériques dans les stratégies de guerre.

Pourquoi Yandex ? Ce géant russe combine les services d’un moteur de recherche, de cloud et de e-commerce, ce qui en fait une cible privilégiée. De plus, la législation russe impose depuis une décennie le stockage des données nationales sur le sol russe, rendant ces données vulnérables face à des attaques extérieures. Selon Kempf, cette dynamique « devient une vulnérabilité » pour la Russie, entraînant immédiatement une baisse de trafic dans le pays, bien que Yandex assure que ses services principaux demeurent opérationnels.

Pour Kiev, l’objectif est clair : affaiblir l’économie russe, à l’instar des frappes sur les raffineries. Les conséquences de ces attaques pourraient également avoir des retombées militaires et informationnelles, bien que cela ne soit pas l’objectif initial des opérations. Cette nouvelle forme de guerre souligne l’importance croissante des infrastructures numériques dans les conflits contemporains.

Malgré la montée de ces attaques, le cadre juridique tarde à s’adapter. Olivier Kempf note que le droit de la guerre, principalement défini par la convention de Genève de 1949, ne couvre pas encore le domaine des infrastructures numériques. Cette lacune est renforcée par deux décennies d’affaiblissement du droit international, qui n’a pas vu l’émergence d’une session dédiée à cette question cruciale. Certaines ONG plaident pour que ces infrastructures soient considérées comme des biens civils, et le Comité international de la Croix-Rouge envisage un « emblème numérique » pour protéger certains services sensibles.

Face à cette situation, faut-il envisager la création de data centers propres pour résister à de telles attaques ? Olivier Kempf estime qu’il n’y a pas d’urgence. Actuellement, la France dispose de plusieurs redondances d’infrastructures sur son territoire, en Europe et même aux États-Unis. En cas de conflits ouverts, il anticipe que les cibles prioritaires seraient d’abord des usines, plutôt que des centres de données.