Le tribunal correctionnel de Paris a rendu son jugement ce lundi concernant l’affaire Lafarge, dans laquelle l’entreprise et huit de ses anciens responsables sont accusés de financement du terrorisme. Les faits remontent à 2013-2014, lorsque Lafarge a versé plusieurs millions d’euros à des groupes jihadistes pour maintenir l’activité de sa cimenterie à Jalabiya, en Syrie, alors que le pays était en proie à la guerre.
EN BREF
- Lafarge et huit anciens responsables jugés pour financement du terrorisme en Syrie.
- Versements de près de 4,7 millions d’euros à des groupes jihadistes.
- Des victimes des attentats du 13-Novembre se sont constituées parties civiles.
Cette affaire, qui mêle des enjeux économiques et géopolitiques, met en lumière la compromission d’une grande entreprise du CAC 40 face à des conditions de sécurité extrêmes. La cimenterie de Jalabiya, un investissement de 680 millions d’euros, a été maintenue en activité malgré les risques, dans une logique purement mercantile, comme l’a souligné le parquet national antiterroriste (Pnat).
Le procès a révélé la complexité de la situation, où la défense a tenté de prouver qu’il était nécessaire de maintenir l’usine ouverte pour protéger les employés face à un environnement hostile. Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge, a déclaré : « On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire. » Cette déclaration illustre la difficulté des décisions prises dans un contexte de guerre.
Le tribunal a examiné des preuves, y compris des emails et des relevés bancaires, qui montrent des paiements effectués par Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes terroristes tels que l’État islamique (EI) et Jabhat al-Nosra. Les procureurs ont estimé que ces versements avaient atteint un total d’environ 4,7 millions d’euros, destinés à financer des « paiements de sécurité » et à garantir l’approvisionnement en matière première pour la production de ciment.
Les anciens responsables, bien que n’adhérant pas à l’idéologie jihadiste, ont été critiqués pour leur manque de reconnaissance des faits et de regrets. Les procureures ont requis une amende maximale de 1,125 million d’euros contre Lafarge, ainsi qu’une confiscation partielle de son patrimoine d’une valeur de 30 millions d’euros. En parallèle, des sanctions sévères ont été demandées à l’encontre de Bruno Lafont, l’ex-PDG du groupe, qui a nié avoir connaissance des paiements illicites. Le parquet a requis six ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt différé.
Malgré les millions versés pour sécuriser l’activité de l’usine, Lafarge a finalement évacué Jalabiya le 18 septembre 2014, en réponse à l’avancée de l’EI, laissant l’usine aux mains des jihadistes le lendemain. Ce retournement souligne l’absurdité d’une stratégie qui n’a pas su anticiper l’évolution rapide de la situation sur le terrain.
Particularité de cette affaire, des victimes des attentats du 13-Novembre ont choisi de se constituer parties civiles, percevant dans le comportement de Lafarge un des éléments qui ont contribué à l’engrenage de la violence en France. Cette situation complexe et tragique met en lumière les conséquences d’une politique d’entreprise qui, en cherchant à préserver ses intérêts économiques, a franchi des lignes éthiques et légales fondamentales.