« Agiter un chiffon rouge sous le nez dâun taureau. » Cette image, ancrĂ©e dans l’imaginaire collectif, vĂ©hicule l’idĂ©e que le rouge excĂšde la colĂšre de l’animal. Cependant, une analyse plus approfondie rĂ©vĂšle que cette croyance est fondamentalement erronĂ©e. En effet, la couleur de la muleta, le fameux tissu utilisĂ© dans les corridas, n’est pas la cause de l’agressivitĂ© des taureaux.
EN BREF
- Le rouge n’excite pas les taureaux, qui rĂ©agissent principalement au mouvement.
- Les taureaux voient mal les couleurs vives, percevant mieux les formes.
- La tradition du rouge est davantage liĂ©e Ă l’esthĂ©tique du spectacle qu’Ă la rĂ©action animale.
Pour comprendre le comportement des taureaux, il est essentiel de s’intĂ©resser Ă leur perception visuelle. Pasquale Nardone, professeur Ă lâUniversitĂ© libre de Bruxelles, souligne que le taureau n’est pas naturellement agressif. Sa rĂ©action est plutĂŽt liĂ©e Ă des stimuli extĂ©rieurs, notamment le mouvement plutĂŽt que la couleur. Un drap de n’importe quelle couleur agitĂ© aurait donc le mĂȘme effet. Dans une corrida, un matador utilise dâabord une grande cape, le capote, qui est souvent magenta dâun cĂŽtĂ© et jaune de lâautre. Le taureau charge cette cape avec la mĂȘme intensitĂ© qu’il le ferait pour une muleta rouge.
Il est Ă©galement important de noter que les taureaux ne perçoivent pas le monde en noir et blanc, comme le croient certains. Ces animaux sont « dichromates », ce qui signifie qu’ils ont deux types de cellules sensibles aux couleurs, alors que les humains en possĂšdent trois. Leur vision s’apparente Ă celle d’une personne daltonienne, dominĂ©e par les teintes de bleu et de vert. En revanche, leur rĂ©tine est riche en bĂątonnets, les cellules qui permettent de voir dans l’obscuritĂ©, ce qui leur confĂšre une excellente capacitĂ© Ă dĂ©tecter les mouvements.
Des tests menĂ©s par l’Ă©mission MythBusters ont dĂ©montrĂ© que les taureaux chargent des objets en mouvement, quelle que soit leur couleur. En revanche, ils restent calmes face Ă des objets immobiles. Cette dĂ©couverte remet en question l’idĂ©e selon laquelle le rouge serait un facteur de provocation.
Si lâexcitation du taureau au cours de la corrida ne provient pas d’une couleur vive, elle est plutĂŽt gĂ©nĂ©rĂ©e par les mouvements du matador et par les passes rĂ©pĂ©tĂ©es qui suscitent un instinct de protection. De plus, la douleur causĂ©e par les banderilles, ces piques enfoncĂ©es dans le dos de l’animal, augmente Ă©galement son agressivitĂ©. Les couleurs vives et les costumes brillants du matador sont principalement conçus pour plaire au public et non pour influencer l’animal.
La question se pose alors : pourquoi cette tradition de la muleta rouge ? Ă l’origine, ce tissu Ă©tait blanc. Au fil du temps, il a Ă©tĂ© teint dans diverses couleurs avant de se stabiliser sur le rouge. Une des explications souvent avancĂ©es est que cette couleur cacherait le sang, ce qui amĂ©liorerait le spectacle. Bien que cette hypothĂšse ne soit pas confirmĂ©e, elle s’aligne avec d’autres observations : la couleur a Ă©tĂ© choisie pour le plaisir visuel du public, et non pour stimuler le taureau.
Le mythe du taureau furieux face au rouge est donc une construction sociale, une idĂ©e reçue qui s’est enracinĂ©e dans l’imaginaire collectif. Tout comme d’autres croyances populaires, elle a perdurĂ© parce qu’elle rĂ©sonne avec notre perception des Ă©motions et de la violence. Ainsi, la couleur rouge, souvent associĂ©e Ă la colĂšre et Ă la passion, a contribuĂ© Ă façonner l’image du taureau enragĂ©. Ă l’instar des histoires d’autruches enfonçant leur tĂȘte dans le sable ou de l’Ă©pinard de Popeye, cette reprĂ©sentation persiste parce qu’elle est sĂ©duisante.
La prochaine fois que l’on Ă©voque un taureau voyant rouge, vous pourrez corriger cette idĂ©e fausse en affirmant que c’est le mouvement qui dĂ©clenche l’instinct de charge, et non la couleur. Un chiffon bleu agitĂ© aurait le mĂȘme effet, tandis qu’un rouge immobile ne provoquerait aucune rĂ©action. Lâironie de cette tradition rĂ©side dans le fait que ce n’est pas le taureau qui a besoin du rouge, mais bien le public. Les croyances populaires sur les sens et les rĂ©flexes peuvent parfois ĂȘtre sources de confusion, tout comme l’idĂ©e que l’alcool rĂ©chauffe le corps.