Le conflit entre livreurs et plateformes de livraison de repas s’intensifie. Ce mercredi 22 avril, quatre associations ont déposé une plainte pénale à Paris contre Uber Eats et Deliveroo, accusées de « traite d’êtres humains ». Cette accusation vise à mettre en lumière des conditions de travail jugées exploitantes pour les livreurs.
EN BREF
- Quatre associations portent plainte contre Uber Eats et Deliveroo.
- Les livreurs dénoncent des conditions de travail précaires.
- 98 % des livreurs seraient des travailleurs immigrés, souvent sans titre de séjour.
La plainte, qui s’étend sur 81 pages, s’appuie sur des rapports d’organisations institutionnelles et associatives. Elle dénonce un système qui se fonde sur la précarité des livreurs, qualifiant leur recrutement et leurs conditions de travail d’« exploitation contraires à leur dignité », comme l’a expliqué leur avocat, Me Thibault Laforcade.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une étude menée par Médecins du Monde révèle que les livreurs travaillent en moyenne 63 heures par semaine pour des revenus mensuels d’environ 1 480 euros, soit moins de 6 euros bruts de l’heure. Ces conditions sont à l’origine de grèves qui dénoncent des journées de travail longues, des revenus instables et une pression constante imposée par les algorithmes des plateformes.
Un autre aspect préoccupant est l’évolution du profil des travailleurs de la livraison à vélo. Initialement perçue comme un emploi d’appoint, cette activité est désormais majoritairement exercée par des personnes immigrées. Toujours selon Médecins du Monde, 98 % des livreurs seraient étrangers, dont environ deux tiers sans titre de séjour. Pour contourner cette situation, beaucoup ont recours à la location de comptes, une pratique illégale qui consiste à travailler sous l’identité d’un tiers, entraînant des commissions sur des revenus déjà très faibles.
Les associations soulignent également l’existence d’un « faux travail indépendant », arguant que les livreurs sont en réalité soumis à un lien de subordination. En 2024, l’Union européenne a adopté une directive visant à lutter contre cette situation, laquelle doit encore être transposée en France.
La plainte met en avant un fonctionnement opaque où la plateforme détient toutes les informations sur les livreurs, tandis que ces derniers restent dans l’ignorance. « La plateforme sait tout du livreur tandis que le livreur ne sait rien du système », est-il précisé. Face à la peur de déconnexion et à la nécessité d’accepter des courses peu rémunérées, de nombreux livreurs ressentent une forte dépendance à l’égard de ces plateformes.
Face à ces accusations, Uber Eats et Deliveroo rejettent fermement les allégations. Uber Eats fait valoir que ses livreurs se connectent en moyenne 26 heures par semaine et souligne une hausse de leurs revenus. Deliveroo, quant à lui, insiste sur le fait qu’il réfute toute assimilation à de la traite d’êtres humains, en mettant en avant ses performances en matière de rémunération.
La qualification de « traite d’êtres humains » est sévèrement punie, pouvant entraîner jusqu’à dix ans de prison et de lourdes amendes. Pour que cette accusation soit retenue, il est nécessaire de prouver que les entreprises étaient conscientes des conditions de travail précaires de leurs livreurs. Selon Me Laforcade, les plateformes sont pleinement conscientes de la précarité dans laquelle vivent les livreurs : « Elles connaissent, par les éléments d’identification obligatoire, par les nombreuses études publiées ou ne serait-ce que par les rémunérations octroyées, la situation d’extrême précarité dans laquelle elles plongent ces personnes. »
Les livreurs, comme tout travailleur, ont des droits, et ce message est également celui que les plaignants souhaitent faire passer. Ce conflit illustre une problématique plus large autour des conditions de travail dans l’économie de plateforme, soulevant des questions éthiques et juridiques essentielles.