Concerts : quand la passion flirte avec l’addiction, décryptage d’un psychiatre

Assister à un concert est devenu, pour de nombreux amateurs de musique, une expérience incontournable. Toutefois, cette passion peut-elle parfois glisser vers l’addiction ? Le Pr Laurent Karila, psychiatre et addictologue, nous éclaire sur les mécanismes qui peuvent transformer une simple sortie en une nécessité compulsive.

EN BREF

  • Les concerts peuvent procurer une euphorie intense mais risquent d’entraîner une addiction.
  • Le Pr Laurent Karila définit l’addiction à travers un modèle basé sur cinq critères.
  • Il préconise de garder le contrôle sur ses dépenses et de diversifier ses sources de plaisir.

La passion des concerts en pleine effervescence

Depuis quelques années, le prix des billets de concert a grimpé en flèche. Pour des artistes de renom comme Céline Dion, les prix peuvent atteindre des sommets, jusqu’à 298,50 euros pour une place en Parterre Prestige. Dans ce contexte, de nombreux fans, comme Augustine, 22 ans, dépensent des sommes importantes pour vivre ces moments uniques. Étudiante, elle pouvait consacrer près de 200 euros par mois à cette passion, malgré un budget serré. Aujourd’hui, bien que son salaire ait augmenté, elle continue de vivre au jour le jour, prête à débourser pour s’offrir une expérience inoubliable.

“On vit un moment tellement fort qu’on a envie de le revivre”, explique Augustine, traduisant ainsi une réalité partagée par de nombreux amateurs de concerts.

Le concert, une expérience collective

Pour le Pr Laurent Karila, les concerts ne se contentent pas d’être des performances musicales. Ils sont des événements émotionnels puissants. “Le cerveau ne se dit pas seulement ‘j’aime cette chanson’, il se dit ‘je vis quelque chose avec des milliers de personnes’”, souligne-t-il. Cette connexion collective engendre une euphorie intense, qu’il qualifie de “shoot émotionnel”, mais qui ne doit pas être confondue avec les effets d’une drogue.

Les émotions ressenties lors d’un concert proviennent également des souvenirs associés aux chansons et des interactions avec autrui. “Un concert peut devenir une parenthèse où l’on chante, danse, et même pleure, sans se soucier du quotidien”, précise le psychiatre. Pour beaucoup, ces moments offrent une échappatoire face au stress.

Les signes d’une passion devenue problématique

Alors, où se situe la ligne entre passion et addiction ? Le Pr Karila propose un moyen mnémotechnique basé sur cinq critères, à évaluer sur une période de 12 mois. Une personne assistant à de nombreux concerts sans impacts négatifs sur sa vie personnelle ou financière ne serait pas considérée comme dépendante. En revanche, ceux qui se retrouvent à s’endetter, à mentir à leurs proches ou à annuler des engagements pour assister à un concert pourraient être en proie à une addiction.

Augustine reconnaît qu’il lui arrive de se mettre à découvert pour acheter des billets, admettant que cela a des répercussions sur ses finances. “Je ressens un vrai besoin d’y aller, malgré les conséquences”, confie-t-elle. Ce besoin peut être un indicateur alarmant d’un comportement addictif.

Le rôle des réseaux sociaux et l’importance de la diversité

Les réseaux sociaux jouent un rôle non négligeable dans cette dynamique. Ils amplifient la peur de manquer un événement, ou “FOMO”, à travers des partages et des recommandations. Une seule vidéo sur TikTok peut susciter l’envie d’assister à un concert, même si cela n’était pas prévu. Les proches, souvent les premiers à s’en rendre compte, peuvent s’inquiéter des mensonges concernant les dépenses.

Pour le Pr Karila, il est crucial de maintenir un équilibre. “Aller voir son groupe préféré n’est pas un traitement médical”, insiste-t-il. La musique peut servir de “médicament émotionnel”, mais ne devrait pas devenir l’unique source de bien-être. Il est essentiel de conserver d’autres activités enrichissantes dans sa vie.

Retrouver le contrôle

Le psychiatre recommande de définir un budget annuel consacré aux concerts et d’éviter les achats impulsifs. Prendre le temps de réfléchir avant d’acheter un billet peut permettre de faire la distinction entre le désir de vivre un concert et la peur de regretter de ne pas y être. Augustine, consciente de ses projets personnels, s’engage à réduire son budget concerts pour se permettre de réaliser d’autres rêves, comme emménager dans son premier appartement.

En somme, la passion pour les concerts peut enrichir la vie, tant qu’elle reste sous contrôle. Trouver un équilibre entre cette passion et d’autres aspects de sa vie est essentiel pour éviter que celle-ci ne devienne une source de stress.

Vous pourrez retrouver le Pr Laurent Karila lors de sa prochaine conférence « Sexe, drogues & rock’n’roll : sommes-nous tous addicts ? », au Théâtre Édouard VII à Paris, le 12 octobre. Ses podcasts, ADDIKTION et PSYCHIK, sont disponibles sur toutes les plateformes.