Manifestations : la question de la censure des vidéos sur les réseaux sociaux

Depuis les manifestations du 24 octobre, un grand nombre d’internautes expriment leur frustration sur les réseaux sociaux. Ils constatent l’absence de vidéos et de contenus montrant les mouvements étudiants et les manifestations contre la vie chère. Cette situation soulève des préoccupations quant à une possible censure orchestrée par le gouvernement, visant à minimiser la visibilité de ces mobilisations.

EN BREF

  • Les vidéos des manifestations sont moins visibles sur les réseaux sociaux.
  • Une baisse significative des publications a été observée sur TikTok et X.
  • Les plateformes ont été questionnées sur leur rôle dans cette censure apparente.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avant la première grande manifestation nationale, le hashtag #17octobre affichait plus de 2,1 milliards de publications sur TikTok. En revanche, avant la mobilisation du 24 octobre, ce chiffre a chuté à seulement 49 millions, soit une diminution de plus de 40 fois. Ces données proviennent d’une analyse de Visibrain, une plateforme spécialisée dans la veille des médias sociaux, relayée par le Canard Enchaîné.

Cette tendance se reflète également sur X, où un pic de 2,2 millions de tweets a été enregistré le 17 octobre. Pour la manifestation du 24 octobre, ce nombre est tombé à 1 million, et encore plus bas à 800 000 tweets pour la troisième journée, le 31 octobre. Visibrain souligne que cette baisse ne se limite pas au nombre de publications, mais s’étend également à leur viralité et au nombre de vues.

En réponse à ces préoccupations, plusieurs plateformes, dont TikTok et Instagram, ont été sollicitées par 20 Minutes. Bien qu’elles n’aient pas fourni de réponses claires, TikTok a précisé à France Info qu’elle avait temporairement limité la monétisation des vidéos en direct. Cette décision vise à prévenir l’exploitation lucrative d’événements de ce type. Par ailleurs, TikTok a également mentionné qu’elle avait interdit certains termes susceptibles d’encourager la violence ou des comportements criminels dans les recherches de contenus.

La question qui se pose est de savoir pourquoi ces plateformes, habituellement en quête de clics et de viralité, semblent freiner la diffusion de contenus potentiellement prolifiques. Des échanges entre les plateformes et le gouvernement pourraient en être la cause. En effet, une demande a été faite aux fournisseurs d’Internet pour restreindre l’accès à certaines zones ou plateformes, une demande qui a été refusée. Toutefois, la ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénanff, a rencontré les représentants de ces plateformes le 20 octobre pour les inciter à « examiner avec une réactivité renforcée les signalements des autorités ».

Valère Ndior, professeur de droit numérique à l’université de Brest, explique que les plateformes ont la capacité technique de limiter la visibilité de contenus ciblés. Ce phénomène, connu sous le nom de « shadow banning », permet d’invisibiliser certaines publications sans les supprimer. Les algorithmes utilisés par ces réseaux sociaux permettent une personnalisation des contenus, donnant ainsi plus ou moins de visibilité à des publications jugées clivantes.

Ce phénomène a été observé dans le passé avec des sujets comme la cause Ouïghoure ou le mouvement Black Lives Matter. Valère Ndior évoque un « mélange des genres » troublant. Les plateformes peuvent recevoir des pressions pour retirer des contenus illicites, mais la frontière entre ce qui est considéré comme illicite et ce qui constitue un contenu dissident reste floue. Cette complexité soulève des questions sur la transparence des choix des plateformes.

Les publications disparues depuis les manifestations ne semblent pas présenter de caractère illicite. Couvrir des événements tels que des manifestations et des actes de vandalisme ne devrait pas être assimilé à inciter à la violence. Le gouvernement a récemment proposé des amendements, comme la loi « casseurs-payeurs », visant à restreindre l’usage des réseaux sociaux en cas de manifestations, ce qui pourrait accentuer ce phénomène de censure.

Les enjeux soulevés par cette situation sont nombreux, et l’observation de la viralité des contenus pourrait révéler des pratiques plus larges au sein des réseaux sociaux, notamment en période de contestation sociale. Reste à savoir si ces préoccupations trouveront un écho suffisant pour susciter un débat public sur la liberté d’expression à l’ère numérique.